Depuis petite, je les vois, ces femmes aux masques blancs, sales, fissurés parfois. Rien ne laissait transparaître leurs émotions ou identités. La seule chose animée sur leurs visages était leurs yeux soulignés d'un bleu profond. De la tête aux pieds, elles étaient drapées de ce linceul gris, effacé par le temps. Cette robe et ce masque se partageaient de génération en génération.
Trop jeune pour comprendre, j'étais fascinée par leur silence et l'étrangeté qui émanait d'elles. Elles semblaient intemporelles, aussi jeunes qu'anciennes, aussi lumineuses que sombres. Malgré cela, elles vivaient des vies presque communes.
Bien que le moindre pas semblât leur coûter un effort éreintant, elles marchaient à travers les villes et villages, reconstruits ou en ruines. Elles lavaient le linge aux lavoirs des rivières, préparaient des plats nouveaux chaque jour pour ceux qui en nécessitaient, gardaient les enfants des quartiers si les familles partaient en chasse ou troquer à plusieurs jours de trajet. Elles vivaient généralement en communauté dans des bâtiments réhabilités. Chez nous, par exemple, elles prenaient place dans l'aile d'un hôpital désaffecté. Seulement une fois cachées derrière les murs, elles s'autorisaient à retirer leurs habits et à desserrer les lèvres, disait-on.
Il m'est arrivé, une fois uniquement, de voir le visage de l'une d'elles. Enfin, c'est ce que j'ai supposé. Une camionnette était arrivée en cahotant devant l'hôpital. Outre le fait qu'un véhicule soit assez rare à observer, cela voulait souvent prévenir une nouvelle arrivée au sein de leur groupe. Deux femmes sont descendues d'abord ; l'une d'elles avait sa tenue grise, l'autre portait une écharpe serrée autour de la tête. Le vent soufflait ardemment et les particules de poussière piquaient les yeux. Pourtant, mes parents m'avaient envoyé jouer dehors malgré la tempête imminente ; je trouvais la texture de la boue agréable et réconfortante. Deux hommes ont alors suivi les femmes, ouverts la malle et sorti un grand sac fermé.
Alors qu'ils se dirigeaient vers la porte vitrée, une bourrasque souffla plus fort que les autres, et je vis, même de l'autre côté du portail, l'écharpe de la femme tomber. Elle avait un visage menu et blême. Des larmes, je crois, avaient tracé des sillons sur ses joues – ou bien était-ce des rides ? Je ne sus oublier ce nez aquilin qu'elle portait si bien. Il me faisait penser à une certaine "Cléopâtre" – ma mère m'en avait parlé une fois. La légende raconte qu'elle aurait vécu sur cette terre, il y a presque 2 500 ans. J'ai du mal à croire que le monde soit si vieux.
Ce nez, celui de cette femme, je l'ai revu, peut-être bien deux fois. La première, alors que ces femmes me gardaient. Je mangeais avec d'autres enfants – je ne devais avoir que 7 ou 8 ans – et je me suis plainte de mon plat trop chaud. Cette dame avait levé doucement son masque pour souffler sur ma nourriture. Je suis quasiment certaine que c'était elle. La seconde, j'ai vu une femme sortir de l'hôpital avec cette même écharpe sur la tête. Cette fois-ci, elle ne baissait pas le visage. Elle regardait droit devant elle, le sourire aux lèvres, avant de monter dans la même camionnette qui l'emmena loin de nous.
En-tout-cas, je compris ce jour-là que les femmes qui y entraient sortaient tout au tard. Grandissante, ma mère m'en apprit davantage : elle attirait les chances de fécondation. Pas seulement pour elles, mais pour toute personne capable de porter un enfant. On ne sait pas vraiment quand cette coutume est née. Je sais seulement que les premières à faire le sacrifice l'ont fait peu de temps après le Grand Effondrement. Après la Grande Guerre.
Neuf mois durant, à la suite de la mort d'un proche, elle s'emmurait dans le silence et la piété, dans l'espoir que, de cette mort, une naissance viable et forte apparaisse quelque part. Seulement, je n'appris que quelques détails récemment. Alors que jusqu'à mes seize ans, je pensais à un simple rituel religieux que les dieux nous appelaient à faire, je compris que c'était devenu une obligation légale. Plus que tout, la chose était un peu plus macabre qu'il n'en paraissait.
Aujourd'hui, mon frère est mort. Une tempête de débris ; la route n'était pas sûre dans sa calèche. Je l'aimais, un peu. J'aimais sa femme surtout. Mais elle nous a quitté quelques mois auparavant. Leur fille n'a que deux ans. Et elle est trop jeune pour subir le fardeau du rituel. Je suis donc devenue responsable. Comme le refuge le plus proche est à deux pas, je peux m'y rendre à pied. Le corps de mon frère y sera déjà. Cet hôpital. Il me parait plus sinistre que jamais. Dedans, une femme dans son linceul m'attend. Elle me prend la main et me dirige dans ce dédale de couloirs. Devant une porte, elle retire mon écharpe et la pousse. Le corps de mon frère est là, allongé sur la table. À côté, je reconnais un habit et un masque. Les miens, à n'en pas douter.
La femme qui est venue me chercher me tend une lame émoussée. La coutume voulait que le premier organe soit le reproducteur, pour assurer une première fécondation. Alors j'entaille ici. Il y a moins de sang que je l'imaginais. Les prochains, les mois suivants, seront l'estomac, le cœur, puis le cerveau – le premier pour la vigueur et la robustesse, le deuxième pour la bonté et le dernier pour l'équilibre et l'intelligence. Chaque organe est tour à tour recouvert d'un tissu appartenant au défunt, souvent un de ses habits, puis enduit d'alcool et de formol, et enfin celé de ce qui semble être un millier de bandages ; il est préférable d'éviter les odeurs de décomposition. Finalement, les organes sont maintenus chacun leur tour contre le ventre de la sacrifiée, recouverte de son linceul. Elle devient alors le cercueil du mort.
Alors que l'on fait glisser le linceul sur ma peau, je me sens disparaître. Dans mes souvenirs d'enfants, il était plus doux. Mais il me gratte, me gêne et m'enferme... Je sens seulement une larme coulée en accrochant le masque.