Comme tous les derniers dimanches soir du mois, Brid marchait d’un pas déterminé dans les rues de la petite ville de Buncrana. Le vent soufflait doucement dans ses cheveux gris et, peut-être était-ce son imagination, mais une infime odeur de pop-corn s’élevait dans l’air. Elle voyait au bout de la rue, encore presque caché par les maisons colorées, le cinéma. Sa devanture violette et nouvelle le faisait se confondre, malgré la grandeur de l’établissement face aux petites maisons. Elle fit claquer un peu plus fort ses pas sur le béton, ignorant les quelques enfants déguisés, et arriva presque essoufflée devant les portes vitrées. « Phoenix Cinéma », tel était son nom, apparaissait en grandes lettres blanches et était le seul signe annonciateur de ce que l’on pouvait y trouver en entrant.
Elle se dirigea droit vers le guichet.
— Voici vos deux tickets pour le dernier film en date, madame Flynn. Il s’appelle « Le Peuple Loup », annonça le garçon l’air amusé. J’espère qu’un jour vous nous présenterez votre compagnon mystère.
— Merci, Liam, c’est parfait, répondit-elle avec un sourire.
Elle paya et se dirigea, sans un mot de plus, vers la salle de projection. Le monde ne se bousculait pas en ce jour de fête. Un couple de jeunes gens se cachait dans un coin, un homme en costume accompagnait sa jeune fille sur un siège bien centré et, tout devant, deux petites mamies échangeaient sur la pluie et le beau temps à côté d’un vieil homme qui semblait s’ennuyer. Elle choisit sa place sur la rangée de droite, à l’abri des regards et oreilles indiscrètes.
Elle attendit de longues minutes dans son siège molletonné, jetant des coups d’œil réguliers à sa montre. Lorsqu’enfin la lumière se fondit dans la salle, la porte de la salle fit un bruit étouffé derrière elle. Un homme de grande taille, le visage caché par les ténèbres, prit place à ses côtés.
— Nous arrivons au terme de notre temps, mon seigneur, murmura-t-elle.
— Est-ce pour cela que tu étais si impatiente de me voir ?
Elle ne pouvait pas le voir, mais elle sentit son sourire dans sa voix lente.
— Cinquante ans aujourd’hui. Et j’ai pris ma retraite. Je te remercie pour tes services, mais si je ne me trompe pas, notre pacte arrive à son terme.
— En effet. Merci pour toutes ces soirées de découvertes et de détails.
Le silence s’installa entre eux deux, et Brid sentit son excitation de délivrance retomber. Quelque chose se cachait dans sa voix. Mais avant qu’elle n’ait pu lui demander quoi que ce soit, il s’approcha de son oreille.
— Merci pour tous ces enfants que tu as faits naître et poser dans les bras de leurs mères. Leurs âmes ne sont pas perdues auprès de moi.
Brid sentit son souffle se couper. Elle s’éloigna de sa bouche.
— Ce n’est pas ce qu’on avait convenu, articula-t-elle. Tu leur donnais bénédiction et tu leur assurais une bonne vie pendant que je passais mes dimanches...
— Je leur donnais ma bénédiction en effet. Et ils passeront une bonne vie, mourront de vieillesse auprès de leurs amours et possible progéniture... Mais une fois trépassés, c’est l’enfer qui les attendra, pas le paradis. Je suis surpris que tu n’aies pas compris cela depuis le temps.
Brid restait muette ; il prit une grande inspiration.
— Tu n’imaginais quand même pas qu’un simple film par-ci, par-là, allait justifier une entrée au paradis pour des milliers d’enfants ? Qu’est-ce que j’aurais pu y gagner ?
— Tu m’avais dit vouloir connaître un peu mieux notre monde... Que les films étaient une de tes curiosités principales !
Elle retint sa voix autant que possible, tandis que des têtes se tournaient vers eux.
— Et ce n’était pas un mensonge, reprit le démon. J’ai également beaucoup apprécié nos moments en tête-à-tête, tes histoires amusantes sur ces parents si heureux que Dieu leur offre enfin leur enfant. (Il secoua la tête). Nous y avons tous deux gagné : tu leur offres la vie, je prends leurs âmes à leur mort. C’est un marché équitable.
Brid sentit les larmes monter. Sa gorge se serra davantage. Elle se leva, les poings serrés, mais une main froide se referma sur son poignet.
— Le pacte n’est pas terminé. C’est le dernier soir, alors tu attendras la fin.
Contrainte, elle se rassit lentement.
— Lorsque nous avons fait appel à toi, c’était pour propager la bonté et la sécurité dans notre région, sanglota-t-elle. Je ne pensais pas damner des enfants en leur offrant l’amour de Dieu.
— Te souviens-tu pourquoi vous avez décidé de m’invoquer ? murmura-t-il d’un ton accusateur.
Brid ne se souvenait que trop bien de cette nuit sanglante, bien sûr. Elle avait 16 ans et avait un frère, Finn, de 21 ans. Bien que baptisé et ancré dans une famille profondément religieuse, Finn était malade, violent et schizophrène. Ce soir-là — le hasard, peut-être, fut la nuit des morts, Halloween —, il tua leur père avant de mettre fin à ses jours. Sa mère, encore sous le choc, priait et priait sur le corps de son frère, appelant Dieu à le pardonner. Et ses cris frénétiques alertèrent la voisine, qui elle-même alerta ses amis du village. Brid, pendant ce temps, regardait les corps. Peut-être était-ce parce qu’elle faisait face à la mort pour la première fois ; en tout cas, elle ne pouvait pas lâcher la scène du regard. Même lorsque les hommes du village la prirent gentiment par le bras et l’emmenèrent dans la plaine qui les longeait, elle restait catatonique.
— Ma mère ne supportait pas que Dieu ait abandonné son fils. Cette nuit-là, sa foi en a été ébranlée. Mais ce fut l’unique fois.
— Une fois, après des années de souffrance. Mais il lui a suffi d’une seule fois, en effet, pour accepter de m’appeler.
— Elle espérait que Madame Donnelly avait raison. Elle espérait une cure pour tous ces enfants nés malades. Et elle comptait sur la situation de ma mère pour accepter d’être le sacrifice.
Madame Donnelly était une personne agréable, serviable, mais aux idées tordues. Elle croyait que Dieu avait abandonné le monde, mais que le Diable, lui, pas aussi axé sur des sentiments mauvais comme le peignait la Bible, pourrait offrir son aide en échange, bien entendu, d’une moindre contrepartie.
— Placez-les devant le feu, ordonna Madame Donnelly. Je m’occupe des herbes et du manuscrit.
Brid sentit qu’on l’asseyait devant le brasier, aux côtés de sa mère. Elle lui jeta un regard, cherchant à comprendre un peu mieux cette situation qui lui échappait. Elle fut accueillie par un regard vide et des joues encore pleines de larmes.
— Madame Flynn, annonça Madame Donnelly d’une voix forte. Vous comprenez l’ampleur de la situation, vous avez conscience de ce que vous vous apprêtez à faire. Votre sacrifice sauvera ce monde, soyez-en certaine.
Debout, face aux flammes, à un bon mètre d’elles, elle tenait un énorme grimoire noir, sans couverture. À ses pieds, il y avait un morceau de cuir sur lequel on avait posé des herbes pilées et une fiole au contenu indéchiffrable. Mais le ciel était clair, les étoiles brillaient intensément. La lune prenait une si grande place dans le ciel que la forêt derrière apparaissait chaleureuse et accueillante à travers les flammes. Et cette chaleur, qui se dégageait de ces dernières, emmena Brid loin de cette vie.
Elle voyait son frère, sourire aux lèvres, dans le jardin de leur grand-mère, en Écosse. Il observait à l’aide de ses jumelles les oiseaux qui osaient se poser dans les arbres voisins, tout comme leur grand-père le faisait avant sa mort. Mamie apportait des gâteaux sur la table extérieure. Elle portait sa robe rose a volant, dernier cadeau d'Espagne de feu son mari.
Elle revint à la réalité lorsque Madame Donnelly jeta une grande quantité de poudre dans le foyer, élevant des flammes qui sembla atteindre le ciel.
— Madame Flynn ! Hurla Madame Donnelly. Jurez-vous fidélité au Seigneur ? Pour sauver tous ces futurs enfants !
Sa mère regardait les flammes avec inquiétude maintenant. Elle commençait à reculer, à quatre pattes, lentement, mais sûrement. Elle remua lentement la tête, sans prononcer un mot.
— Madame Flynn, ne renoncez pas maintenant ! Vous avez tout perdu. Il ne reste que le sang de votre enfant sur vos mains.
Mais elle continuait de reculer. Perdant patience, Madame Donnelly attrapa un couteau au long manche pose près du feu et la rejoignit en quelques pas. Elle lui attrapa la main droite et tenta d’y passer la lame. Sa mère hurlait et se débattait, gardant les poings serres. Alors, Brid sentit une vague de frisson la parcourir et sortit de sa torpeur. Elle se releva en trébuchant et attrapa sèchement le couteau.
— Je jure fidélité ! Cria-t-elle en se coupant la main.
Et en un instant, le silence retomba. Les souffles étaient suspendus et l’air se figea. Un visage blanc apparu dans la lumière du bûcher, difforme, flou. Madame Donnelly tomba à genoux. Elle commença à bredouiller quelques mots intelligibles qui se perdirent sous le grondement sourd dans les oreilles de Brid.
— Je sais ce que tu veux, dit une voix. Brid, tous les enfants avec qui tu seras en contact à la naissance seront sains et purs, et je m’en assurerais jusqu’à leurs morts, mais je veux un prix.
Brid ne sut prononcer un mot face à la folie de la situation. Imaginait-elle cette scène surréaliste ? Autour d’elle, les hommes et les femmes qui les accompagnaient quittaient la plaine en courant. Elle crut voir du coin de l’œil sa mère s’évanouir.
Lentement, le feu s’atténua, et un homme drapé d’un costume de ville, au chapeau plat, sortit du brasier. Il avait une stature étrange, il se tenait un peu de travers, mais il dégageait une prestance intimidante. Ses yeux étaient d’un gris pale et de ses cheveux d’un brun commun. Mais son visage apportait douceur et sérénité.
L’air revint dans la poitrine de Brid.
— Tu seras ma porte dans le monde humain, dit l’homme d’une voix douce. En échange, j’offre ma bénédiction aux enfants que tu choisiras. Il te suffira de prononcer mon nom à leurs oreilles, ni plus ni moins.
— Comment puis-je être votre porte dans le monde humain ?
Il sembla réfléchir un instant, les sourcils froncés, le sourire aux lèvres.
— Chaque mois, durant le dernier dimanche soir, dit-il enfin, tu me retrouvas dans le cinéma voisin. Il y a longtemps, que je n’ai pas été appelé et cet art m’attire. Quelles images pouvez-vous transmettre au monde ? Quelles idées manipulées véhiculez-vous ? Ça serait un premier pas, en tout cas. Je t’y rejoindrais lorsque tu m’appelleras.
— Un soir au cinéma, c’est tout ce que vous demandez ? Demanda-t-elle perplexe.
— Tout à fait. Je ne te demande que ton temps pour m’inviter dans ces salles obscures. Alors, avons-nous notre marche ?
Il lui tendit une main tendre et soignée. Brid, passant les yeux de celle-ci à ce visage clair, l’attrapa et accepta d’une voix basse. Elle se dit que quelque chose se cachait, qu’il manquait une information à cet échange, mais elle ne sut mettre le doigt dessus.
— Quel est votre nom ?
— Paimon. Enchante, ma chère.
Elle ne se souvenait plus vraiment comment Paimon avait disparu, ni même comment elle était rentrée chez elle. Cependant, elle se rappelait sa mère qui avait décidé de se murer dans le silence, jusqu’à mourir de faim quelques mois plus tard. Et elle se souvenait de Madame Donnelly qui, à la suite de cette nuit, avait pris Brid sous ses ailes. Elle s’occupa longtemps d’elle et de sa mère, tout en l’incitant lourdement à devenir sage-femme.
— Pourquoi ? Murmura-t-elle à nouveau dans la salle. Quel était votre but réel ?
— Bon, je suppose que je peux tout te dire maintenant. J’avais besoin d’âme, pour faire grandir mon armée. Ces âmes sont plus malléables à leur mort si elles ont baigné dans mon nom dès le plus jeune âge. Alors je les fais grandir en enfer pour Lucifer. Ainsi, il devient plus fort et amènera son règne sur la terre. Grossièrement.
— Qu’est-ce que vous avez à y gagner, vous ?
Paimon émit un éclat de voix résonnant. Des têtes se retournèrent, certaines leur intimant de se taire.
— Je le renverserais en temps voulu. Je prendrais son trône. Sa puissance est en grande partie la mienne. Lorsque j’aurais récupéré assez d’âme pour surpasser la puissance des autres rois de l’enfer, alors je régnerais. L’enfer est certainement plus complexe que tu ne peux l’imaginer.
— Mais je n’ai pu vous fournir que quelques milliers d'âmes. Vous ne lèverez pas une armée avec ça.
— Tu oublies les âmes passées et les âmes futures. Tu vois, j’ai eu beaucoup de difficulté à revenir sur terre, former un pacte avec un humain, mais ta Madame Donnelly avait effectué ses recherches un peu trop activement. Elle pensait appeler le Diable en personne, mais ce fut moi qui répondis à son appel. Tu as été la première pièce, mais je suis déjà passée aux suivantes.
Brid pouvait encore sentir son sourire malin ; elle ne souhaitait qu’une seule chose : lui arracher de la figure.
— Tu as conclu d’autres pactes ? Demanda-t-elle en serrant des dents.
— En effet. Tu as une jeune infirmière qui a remarqué ton manège : attendre lentement que tu sois seule avec les nouveaux nés, leur murmurer quelque chose... Tu as manqué de discrétion puisqu’elle t’a entendu, plus d’une fois. Et elle a cherché ce que mon nom signifiait. Elle a fini par comprendre comment m’appeler, plutôt par curiosité dans un premier temps ; et je tiens à ajouter que, si tu le veux vraiment, le petit rituel de ta Madame Donnelly était trop... complexe pour si peu. Finalement, je suis venu et nous avons conclu un pacte similaire.
N’y tenant plus, Brid se leva et le gifla. Alors Paimon se leva à son tour et, retrouvant sa voix grondante de leur première rencontre, ajouta :
— Le plus amusant, c’est qu’elle a partagé sa découverte sur l’Internet. Tel était ma demande. Certains, beaucoup d’adolescents ou d’humains vulnérables en quête d’une meilleure vie, m’ont appelé par dépit. Si j’avais su que les choses pouvaient être si simples, je t’aurais demandé quelque chose de similaire bien plus tôt.
Le film s’arrêta. La lumière revint dans la salle. Les portes claquèrent et le personnel du cinéma s’avança vers eux. Liam, le jeune garçon du guichet, était parmi eux, interloqué.
— Tiens, regarde ça, ma chère : le film est terminé. Et notre contrat avec lui.
Paimon attrapa son bras et immédiatement, une chaleur monta en elle. Elle mit d'abord cela sur la colère, mais elle se sentit vite étouffée. Ses yeux confus croisèrent ceux de Paimon et pour la première fois, elle vit sa rage. Sa vision vibra soudainement, tout prit une teinte rouge. Son corps entier entra en vibration, elle se sentit ouvrir de l'intérieur, et la douleur devint telle qu'elle ne put expirer un cri. Elle vit son bras exploser avant que tout ne devienne noir.